Cinéma

De Matrix à Sense8 : quand les Wachowski nous interpellent

     Alors que la carrière d’Andy et Lana Wachowski cumule les déconvenues commerciales et critiques depuis Matrix Revolutions, voilà que les deux réalisateurs renouent avec un succès populaire, grâce à leur série Sense8, produite par Netflix et co-écrite avec un spécialiste du médium, Michael Strazscynski, l’auteur de Babylon 5 (pour plus de détails sur l’histoire du projet, lire le très bon article de l’ouvreuse). Malgré un accueil mitigé de la presse (qui n’a eu accès, dans un premier temps, qu’aux trois premiers épisodes), Sense8 a su toucher un large public, et a reçu de nombreux avis enthousiastes, même auprès de ceux qui n’avaient pas accroché aux dernières œuvres des Wachowski.

     Avec sa construction chorale, le jeu sur les transitions et les ruptures de ton, ainsi que son ambition générale, Sense8 poursuit pourtant la démarche de l’exceptionnel Cloud Atlas (co-réalisé avec Tom Tykwer), œuvre polyphonique d’une richesse inouïe mais qui a eu ses détracteurs. Dans les critiques qui revenaient le plus souvent concernant Cloud Atlas, il y avait notamment la trop grande complexité du film. C’est vrai que sa narration parallèle sur six époques et autant d’histoires différentes avait de quoi déconcerter, mais le long-métrage mettait pourtant un point d’honneur à clarifier progressivement son déroulement scénaristique, et à faire ressortir subtilement les connexions thématiques entre les récits. Il appelait en vérité son spectateur à « participer », à ne pas être passif, sans jamais le prendre pour un imbécile. Une démarche qui nourrit le cinéma des Wachowski depuis le début.

La typographie du titre de Cloud Atlas, avec ses lettres reliées entre elles, en dit long.

La typographie du titre de Cloud Atlas, avec ses lettres reliées entre elles, en dit long.

Spectateur, réveille-toi

     On imagine souvent que l’art est un domaine dit « passif ». On subit en quelque sorte l’œuvre qui se déroule devant nos yeux ou dans nos oreilles. On n’exerce aucune influence dessus. Seul le jeu vidéo, par le langage de l’interaction, place le « récepteur » dans une position active. Pourtant, ces idées reçues n’offrent qu’une vision biaisée de ce qu’est vraiment l’art. Cette forme de création unique, qui n’existe pas pour être « utile » au sens premier, repose en vérité grandement sur l’interaction. Entre l’auteur (au sens large) et l’œuvre. Entre l’œuvre et le récepteur. Entre l’auteur et le récepteur. Et surtout, entre le récepteur et lui-même. Il y a un processus complexe de réactions qui se déclenche lorsqu’on expérimente une œuvre d’art, qui va différer en fonction de la sensibilité du récepteur, de sa culture et de son implication.

     A l’heure où toute consommation semble instantanée et jetable, la démarche d’une pleine appréciation d’une œuvre d’art semble être un acte impensable, qui réclame trop d’attention, trop d’énergie. On veut se vider la tête, on veut du prémâché, de la soupe tiède, des repères, des recettes pleines de gras. On veut être en territoire connu. Tout ce qui peut apporter un soupçon d’inédit, d’originalité (d’optimisme) est vu d’un mauvais œil. C’est en tout cas ce qui ressort généralement du marché cinématographique actuel.

Avec ses dix idées nouvelles par minute et sa forme révolutionnaire et bariolée, Speed Racer a pris de court les critiques.

Avec son style déjanté, ses dix idées nouvelles par minute et sa forme révolutionnaire, Speed Racer a pris de court les critiques.

     Seulement, ce qui semble avoir été oublié, c’est que l’art, ici cinématographique, peut apporter mille fois plus de choses qu’un « produit ». Et que l’on ne s’y trompe pas, il n’est pas question de mettre en opposition « films d’auteur » et « blockbusters », bien au contraire. Il y a parfois bien plus d’idées, de mise en scène, d’émotions et de richesses dans une grosse production que dans un film dit « d’auteur ». Mais ceci est une autre histoire.

     Pire, il est quelquefois compliqué de faire comprendre l’intérêt de regarder un film plusieurs fois. Or, un vrai bon film, comme la plupart des œuvres d’art, ne dévoile pas toutes ses subtilités à la première vision. Au même titre qu’une symphonie réclame plusieurs écoutes pour être comprise, qu’une peinture révèle de nouvelles choses à chaque changement de regard, un film porte en lui une multitude de trésors cachés, de détails importants, de niveaux de lecture. Et comme preuve de l’apport interactif du public, une œuvre change au fil des ans. On ne voit pas la même chose lorsque l’on regarde un film à vingt ans puis à trente ans. D’autre part, il y a aussi le plaisir de se replonger dans une œuvre dans laquelle on se sent bien, pour diverses raisons, parce qu’elle nous apporte une réflexion, une émotion, une paix intérieure, que sais-je.

     En somme, comme la plupart des arts, le cinéma est un concentré de codes, de signes, de symboles, de sensations, d’émotions. C’est un miroir, d’un auteur, d’une équipe technique, du monde, de nous-même. Projection, introjection, ça y est, la psychanalyse est convoquée, oups. En vérité, si tout cela peut faire peur, il faut bien comprendre que le processus est avant tout inconscient, bien que guidé par la volonté et l’implication du spectateur. Celui-ci réagit en premier lieu de manière instinctive, intuitive. Mais par-delà les images et les signes, il y a quelque chose d’enfoui, de caché. Quelque chose de pur et de beau, qui mérite bien quelques efforts minimes de concentration. Le monde des idées. Le cinéma est la caverne de Platon. Les films sont des matrices.

Bien qu'étant une série, Sense8 a été imaginée comme un film de douze heures.

Bien qu’étant une série, Sense8 a été imaginée comme un film de plus de dix heures.

Connexion(s)

     Se faire plaisir et, par conséquent, plaire. Tel est le crédo des Wachowski depuis le début. Avec la conviction que l’on peut faire passer des idées profondes sans être barbant, et que c’est d’ailleurs l’intérêt réel du divertissement, les deux cinéastes s’amusent depuis le début à mêler sans restriction toutes leurs obsessions (esthétiques, thématiques, narratives) dans des œuvres foutraques. Pourtant, derrière le maelström d’idées se cache une cohérence sans faille, tant dans le résultat final que dans la démarche. Chacune de leur création est l’occasion pour eux d’essayer quelque chose de nouveau, de relever de nouveaux défis, de choisir une approche inédite et, tout simplement, d’offrir du cinéma. On aime ou pas, mais il est difficile de nier leur force de proposition.

     Surtout, ils essaient de prendre à parti le spectateur, de le bousculer dans ses convictions, de le surprendre. En somme, de le faire réagir. Une ligne de conduite qui peut sembler classique, évidente, mais qu’ils ont poussé à l’extrême. A ce titre, la trilogie Matrix faisait déjà preuve d’une ambition et d’une audace hors-normes. L’idée derrière les trois films était de connecter le spectateur à Neo. Pas simplement via l’empathie, mais au niveau du « parcours ». La trajectoire du spectateur est parallèle à celle de « l’Elu ». Et si le premier Matrix arpentait le chemin de la découverte, du « voyage du héros » campbellien, Reloaded opta quant à lui pour une déconstruction post-moderne, se jouant des codes établis dans le premier épisode, renversant les valeurs et les croyances, et manipulant allègrement le spectateur. Au même titre que Neo, complètement perdu, promulgué « messie » sans avoir la moindre idée de ce qu’il doit accomplir, condamné à affronter l’illusion du choix et à se retrouver victime d’un concept même qui le révulsait dans le premier Matrix : le « destin », à savoir le chemin pré-écrit.

La trilogie Matrix regorge d'images iconiques et symboliques.

La trilogie Matrix regorge d’images iconiques et symboliques.

     Eh mais, justement, n’était-ce pas là toute la contradiction du premier Matrix ? Parler de libération de l’esprit alors même que le personnage principal se retrouve à consulter un Oracle, à suivre une Prophétie, à devenir ce qu’il est censé être, l’Elu ? Ceci dans un univers où tous les personnages ont des fonctions qui sont limitées par leurs propres noms/pseudonymes (des termes mythologiques, informatiques). C’est bien pour cela que Matrix ne trouve son sens véritable que dans l’ensemble de la trilogie. Construction/déconstruction.

     Jusqu’à la conclusion de Revolutions où Neo trouve lui-même son « chemin », celui de l’esprit, du monde des idées. Il sort littéralement de la caverne. Le « monde réel » du film, c’est la caverne, c’est pourtant évident, c’est visuel. La matrice, c’est les « reflets », les ombres projetées sur le mur de la caverne. Mais la caverne est elle-même une « matrice », qui d’ailleurs se retrouve fécondée pendant la bataille finale (Zion est un ovule, donc une matrice, et les Sentinelles des spermatozoïdes ; encore une fois c’est visuel.). La Vérité est intérieure. C’est le Soleil de Platon. Soit le sens de la lumière dorée et l’apparence du Deus Ex Machina à la fin. En gros. Je digresse. Mais l’idée à retenir, c’est cette volonté de rattacher directement la trajectoire cognitive du spectateur à celle, philosophique, induite par le parcours de Neo. Contrairement aux idées reçues, et c’est ce qui a causé nombre d’incompréhensions à l’encontre de la trilogie, une œuvre narrative bien écrite ne transmet pas son propos par les dialogues uniquement mais par sa construction et, ici, sa mise en images.

Quand les Wachowski frustrent volontairement le spectateur.

Quand les Wachowski frustrent volontairement le spectateur.

     Parfois je repense à ceux qui parlaient de « philosophie de comptoir » concernant les Matrix, et notamment la scène de la rencontre avec l’Architecte. Alors même que le génie de cette scène n’a rien à voir avec la « philosophie », que le discours de l’Architecte n’a lui-même rien à voir avec la philosophie, et qu’il s’agit en vérité d’un acte de manipulation du spectateur. Après tout, dès le début de la séquence, l’Architecte prévient que ce qu’il va dire ne pourra pas être entièrement compris. La note d’intention est là, et pourtant, on s’accroche. Et petit à petit, tout se décompose. Les convictions de Neo et celles du spectateur sont broyées. Tout se mêle dans un fatras de mots abscons, de sous-entendus inintelligibles et d’images trompeuses et surchargées (les multiples écrans).

     En vrai, toute la philosophie de la trilogie Matrix, toutes ses idées complexes ne sont pas explicitées, hormis via des mots-clefs que certains ont pris pour de la caricature de philosophie (« le choix »), parce que la philosophie est trop souvent associée à la parole. Et c’est là toute l’audace des Wachowski, qui ont voulu utiliser l’art cinématographique (narration visuelle, montage) pour faire passer leurs thématiques en faisant vivre directement au spectateur le cheminement des pensées philosophiques, via un gros blockbuster rempli d’action. Mais il faut croire que l’approche esthétique –le mix de pop culture, quelque part entre le cyberpunk, le manga, le comic-book, le jeu vidéo et le cinéma HK- a détourné le regard. Soit. Les Wachowski n’en ont pas pour autant modifié leur ligne de conduite.

L'oppression est personnifiée à plusieurs reprises dans l'oeuvre des Wachowski.

L’oppression est personnifiée à plusieurs reprises dans l’oeuvre des Wachowski.

Ouverture d’esprit

     Après avoir explosé tous les paradigmes formels avec l’extraordinaire Speed Racer (un film beaucoup plus intelligent que ce qui a pu en être dit), les Wachowski ont réalisé l’un des longs-métrages les plus ambitieux jamais imaginés, l’adaptation de La cartographie des nuages, Cloud Atlas. Et une fois de plus, toute la mécanique du film repose sur un jeu de question/réponse entre les six intrigues à la fois indépendantes et interconnectées, mais aussi et surtout entre l’œuvre et le spectateur. Pourtant, malgré une note d’intention signifiée dès les premières minutes via le discours du personnage de Timothy Cavendish (qui demande au spectateur de faire preuve de patience pour démêler les nœuds du scénario), Cloud Atlas a laissé sur le carreau de nombreuses personnes.

     Et aujourd’hui, voilà que Sense8 réussit à convaincre un peu tout le monde (ou presque, je ne reviendrai pas sur des critiques hilarantes qui qualifient la série de « clichée », « raciste » et autres âneries). Qu’est-ce qui a changé ? Premièrement, il semble évident que la série est limpide. Les thématiques abordées –l’identité, la construction de soi, le rapport aux autres, la liberté, l’oppression, la nature humaine, etc.- sont explicites en cela qu’elles se rattachent directement à des problématiques sociales et psychologiques modernes. D’autre part, il faut croire que le format série permet aux Wachowski et à Straczynski de développer leur propos sur une durée plus importante (près de onze heures pour la première saison), ce qui laisse plus de temps aux spectateurs pour s’accommoder de ce qui leur est raconté. J’aborderai d’ailleurs ce sujet plus en détail dans un prochain article.

Sense8 contient des scènes autobiographiques pour Lana Wachowski.

Sense8 contient des scènes autobiographiques pour Lana Wachowski.

     Surtout, Sense8 va encore plus loin qu’auparavant dans sa manière de présenter sa démarche, puisqu’elle est indiquée dans son concept même, à savoir la connexion mentale et physique entre huit personnes éparpillées dans le monde. Difficile de faire plus évident quand on veut faire tomber les barrières entre les personnages, et les barrières avec le spectateur. A ce titre, l’idée trouve son aboutissement dans trois scènes en particulier, parmi les plus originales, osées, enthousiasmantes ou puissantes que j’ai pu voir. La troisième notamment, qui intervient dans le dernier quart de la saison, est une véritable pénétration de l’esprit du spectateur, qui est convié à plonger au plus profond de lui-même, via une mise en scène virtuose qui utilise l’art absolu –la musique- comme vecteur de l’émotion la plus pure qui soit. Vraiment bouleversant, pour quiconque aura laissé l’œuvre le « visiter » (pour reprendre un terme de la série).

     Il aura donc fallu que les Wachowski se fassent –en apparence- plus terre-à-terre pour réussir à toucher plus facilement le public. Même si je ne cesserai jamais de louer leurs créations passées, je suis content que Sense8 ait du succès tant la série est un condensé magistral de ce qui les anime. Une œuvre avec une qualité de production et de réalisation cinématographique, sans concession, sans artifice, constamment surprenante, drôle, émouvante, remplie de protagonistes incroyablement attachants, de propos magnifiques (sur l’art, l’amour, la vie, l’identité, la tolérance…), et qui mélange les styles et les tons avec une désinvolture rafraichissante. Une ode à l’ouverture d’esprit. Mieux, Sense8 est l’ouverture d’esprit, la concrétisation de la démarche quasi-meta des Wachowski qui, une fois de plus, ont pris le pari d’intégrer le spectateur dans leur processus créatif. Pour lui ouvrir le champ des interprétations. Et lui offrir un regard positif sur le monde, sur lui-même et sur la vie, tout simplement.

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