Cinéma

Tomorrowland : à l’encontre du cynisme

     Il est des films dont la nécessité saute immédiatement aux yeux. Le conte de science-fiction Tomorrowland, rebaptisé A la poursuite de demain pour sa distribution française, est de ceux-là. Pourtant, au premier abord, rien ne semble indiquer que cette nouvelle production Disney puisse offrir quelque chose de plus qu’un simple divertissement inoffensif, calibré pour toute la famille et sans aspérité. A l’instar de Pirates des Caraïbes, le film porte le nom d’une section du Parc Disneyland (ici, celle qui abrite le Space Mountain, entre autres). Pour quiconque ne s’est pas intéressé à la genèse du projet, Tomorrowland doit sentir le produit mercantile à des kilomètres à la ronde.

     L’absence d’un suivi marketing digne de ce nom aurait néanmoins dû mettre la puce à oreille, il y a quelque chose d’inhabituel avec ce long-métrage. Après l’avoir vu, aucun doute, il s’agit là d’un excellent film, touchant, drôle, intelligent, fin, qui embarque dans un tourbillon d’émotions et ne cesse de surprendre. Du cinéma qui, au même titre que Mad Max Fury Road ou Jupiter Ascending il y a quelques mois, ne semble répondre à aucun cahier des charges et vogue librement au gré de ses envies artistiques. Au point d’être, dans son approche même et sa charge contre le cynisme, l’un des « blockbusters » le plus subversifs du moment. Un pari osé pour ses deux géniteurs, le réalisateur Brad Bird (Le Géant de Fer, Les Indestructibles, Ratatouille) et le scénariste Damon Lindelof (la série Lost).

« Qui a tué le monde ? »

Dans le sillon de Walt Disney

     C’est Lindelof qui a commencé à réfléchir sur le scénario de Tomorrowland. Alors qu’on lui jette souvent la pierre, pour avoir participé à de lamentables échecs artistiques (Cowboys et Envahisseurs, Prometheus, World War Z) et pour avoir soi-disant arnaqué le public avec Lost (Quoi ? Il y a des questions restées sans réponse, laissées à l’imagination et à la réflexion -à l’intelligence- du public ?! Sacrilège !), Damon Lindelof tend à prouver ici, avec ce projet éminemment personnel, que oui, il est vraiment doué et que les grands moments de Lost n’étaient pas qu’un mirage. Quant à Prometheus et autres World War Z, il est aussi important de rappeler qu’il n’était pas seul à l’écriture et que par conséquent, il n’est pas nécessairement le fautif de l’histoire. Après, bien sûr qu’avec un génie tel que Brad Bird à la supervision, le talent de Lindelof ne pouvait qu’être exploité au mieux.

     Les deux hommes se connaissent depuis des années. Ils se sont rencontrés en 2008, lors de la première de Speed Racer des Wachowski (tiens donc), par l’intermédiaire de leur ami commun, le compositeur Michael Giacchino. Par la suite, Lindelof a officié en tant que script doctor (non crédité) sur le Mission Impossible : Protocole Fantôme de Brad Bird. Leur collaboration sur Tomorrowland n’est pas le fruit du hasard. Mieux, Brad Bird a refusé de réaliser Star Wars VII pour pouvoir mener à bout ce projet, au grand soulagement de Lindelof. Peut-on rêver d’une plus belle note d’intention ?

Croire en l'avenir

Une scène mémorable, en plan-séquence.

     Avec l’aide de Jeff Jensen puis de Brad Bird, Lindelof a donc imaginé une histoire à partir d’une idée audacieuse : réaliser un film de science-fiction optimiste, à l’encontre de la tendance d’un genre nourri de dystopies et de récits post-apocalyptiques. Le rapport avec le parc d’attraction tient à la volonté de renouer avec l’état d’esprit de Walt Disney en personne, quand il imagina Tomorrowland comme le reflet d’un futur positif, inventif, quelques années avant que l’Homme ne parvienne à marcher sur la Lune. Le film s’ouvre d’ailleurs intelligemment sur la Foire Internationale de New-York de 1964, où Disney avait présenté entre autre l’attraction It’s A Small World. Retrouver cette candeur, cet optimisme, à une époque rongée par le cynisme, est un pari risqué. Celui de le faire à partir d’une œuvre entièrement originale, qui n’est ni une suite, ni adaptée d’un roman ou d’une quelconque licence (en dehors du nom, donc), l’est encore plus. Jupiter Ascending en a fait les frais, et le démarrage décevant de Tomorrowland au box-office lui promet une trajectoire similaire. L’accueil critique, plutôt tiède, n’a pas non plus joué en sa faveur. Pire, la richesse thématique du film et ses audaces ont été globalement ignorées, voire incomprises.

Casey Newton (Britt Robertson), une héroïne espiègle, surdouée et optimiste.

Casey Newton (Britt Robertson), une héroïne qui a la tête dans les étoiles.

Questions d’interprétations

« Qu’est-ce qu’un critique si ce n’est un lecteur trop pressé, arrogant mais en aucun cas avisé ? »

     Cette citation du merveilleux Cloud Atlas est plus que jamais d’actualité, en ces temps de surconsommation, où le rôle même du « critique » (se servir de ses connaissances et recherches pour analyser avec recul, comprendre, informer, donner des clefs de lecture) semble avoir été oublié, où les journalistes en viennent à avoir moins de crédibilité et d’influence que n’importe quel internaute –un comble-. Et quand on voit la manière dont Tomorrowland a été reçu, on se dit que, quelque part, c’est mérité.

     Outre les avis les plus cyniques, qui parlent de « philosophie niaise », ou les plus improbables, qui balancent sans sourciller des « Adolf Hitler, que l’on sait cinéphile, aurait adoré », il y a deux tendances qui reviennent le plus souvent. La première consiste à évoquer une « propagande Disney ». Ce que l’on aurait pu craindre, effectivement, pour un film qui se base en apparence sur un parc d’attraction, et qui n’hésite pas, au détour d’une scène dans une boutique, à faire des clins d’œil à Star Wars. Par association d’idée, puisque Disney détient maintenant les droits de Star Wars, il s’agit donc de se faire de l’autopromotion. Ce raisonnement ne tient pourtant que d’une chose : les préjugés du spectateur. Il n’y a pas d’autre explication possible tant la signification de cette scène, largement appuyée par une multitude d’indices flagrants (le nom de la boutique, les tenanciers, le choix « personnel » des œuvres, la conclusion de la séquence), va complètement à l’encontre de cette interprétation ridicule. Le film est d’ailleurs aussi accusé d’être passéiste et nostalgique pour les mêmes raisons. Un non-sens total, pour un long-métrage dont le seul lien avec le passé vient de cette volonté d’en retrouver l’optimisme et l’envie de créer, d’inventer, et non pas de reproduire et décliner à l’infini les réussites d’une époque révolue.

Non, le film n'est pas une vitrine publicitaire pour Disneyland. Ce qui ne l'empêche pas d'être aussi renversant qu'une attraction.

Non, le film n’est pas une vitrine publicitaire pour Disneyland. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi renversant qu’une attraction.

     L’autre point tient au lien avec l’objectivisme, la philosophie de la romancière Ayn Rand, méconnue en France mais dont l’influence aux Etats-Unis est sans équivalent. Il est vrai qu’un élément-clef du scénario de Tomorrowland s’inspire ouvertement du postulat de départ de La Grève (aussi connu sous le nom de La Révolte d’Atlas) : que se passerait-il si les grands penseurs/artistes/créateurs désertaient la société et fondaient leur propre utopie dans leur coin, à l’écart du monde ? Une idée qui a été combinée avec l’un des projets inachevés de Walt Disney, l’EPCOT (le Prototype Expérimental d’une Communauté du Futur), soit une ville nouvelle qui devait concrétiser sa passion pour l’urbanisme, l’imagination et les nouvelles technologies.

     Comme tous bons américains, Bird et Lindelof sont familiers des travaux d’Ayn Rand. Lost contenait d’ailleurs des clins d’œil appuyés. Toutefois, l’idéologie développée par le dernier film de Brad Bird ne s’en tient pas à une transposition unilatérale de l’objectivisme. Elle dénote au contraire un altruisme beaucoup plus prononcé que chez Rand, qui prônait « l’égoïsme rationnel ». Ce n’est pas la première fois que le cinéma de Brad Bird est regardé à travers le prisme d’Ayn Rand. Les Indestructibles et Ratatouille avaient parfois été critiqués via cet angle de lecture visant à démontrer que seuls quelques « élus » ont la capacité de faire évoluer le monde. La réalité du propos est beaucoup plus nuancée (et puis, franchement, dire que dans la vie il y a des gens plus intelligents/doués que d’autres, ce n’est pas de l’objectivisme, c’est du bon sens. Ce qui compte, c’est qui est fait de ce talent/cette intelligence), et Brad Bird s’est justement toujours défendu de ces rapprochements qu’il qualifiait de « non-sens ». Interviewé sur sa connivence avec la philosophie randienne, il avait notamment dit « Certains articles ont comparé le fond [des Indestructibles] avec la philosophie d’Ayn Rand. J’ai trouvé ça idiot et je me suis dit que les rédacteurs étaient dénués d’humour. J’ai été proche des idées de Rand pendant six mois quand j’avais vingt ans, mais on finit par dépasser ce point de vue réducteur. La vie est faite de nuances. ». Dans Tomorrowland, ce n’est pas pour rien que le personnage le plus randien du film, interprété par Hugh Laurie, n’est autre que le « méchant » de l’histoire. L’objectivisme n’est pas flatté, il n’est pas non plus dénoncé en tant que tel, il est avant tout interrogé.

« J’ai choisi l’impossible. J’ai choisi Rapture »

Le film pour enfants qui s’adresse –violemment- aux adultes

     Tomorrowland est donc victime d’interprétations faites de raccourcis faciles et de regards biaisés. Un comble pour un long-métrage qui flatte à ce point l’imaginaire, l’ouverture d’esprit, l’espoir en l’avenir et en l’humanité. L’optimisme qui se dégage de cette histoire est un véritable bain de jouvence en cela que le film interpelle directement le spectateur et n’hésite pas à lui faire la leçon, à lui demander d’agir. Une posture que Lindelof qualifie lui-même de volontairement « prétentieuse ». Mais c’est un risque que Brad Bird et lui ont pris, avec une foi inébranlable en la magie du cinéma. Quoi de mieux en effet qu’une œuvre de fiction pour faire passer des messages ? Et quelle œuvre ! Fin conteur et cinéaste de génie, Brad Bird a longtemps peaufiné son art dans le domaine de l’animation (les Simpsons lui doivent beaucoup), et le déploie maintenant avec un plaisir communicatif dans le cinéma « live ». Son Mission Impossible était déjà un régal de mise en scène et d’idées, mais la matière apportée avec Tomorrowland lui a offert un terrain de jeu encore plus important. De séquences en séquences, d’enjeux en jeux, la réalisation multiplie les trouvailles, les surprises, les choix de montage judicieux, les plans à couper de souffle. La narration et la mise en image ne font qu’un, soutenus par la partition chatoyante et pleine de qualités du talentueux Michael Giacchino.

Athena (Raffey Cassidy), un personnage qui marque les esprits.

Athena (Raffey Cassidy), un personnage qui marque les esprits.

     Le film n’hésite jamais à sortir des sentiers battus, pour preuve la relation entre les personnages d’Athena (Raffey Cassidy) et de Frank Walker (George Clooney). En vrai, il est compliqué  d’entrer dans les détails tant Tomorrowland gagne à être découvert avec le minimum d’informations en poche. C’est d’ailleurs pour cela que je n’ai finalement pas tellement parlé du film en lui-même, alors qu’il y a tant à dire (lire aussi l’excellent article de Rafik Djoumi sur Capture Mag, que j’ai lu après coup et qui dit à peu près la même chose que moi, en mieux). J’y reviendrai probablement lors de la sortie du blu-ray. Au-delà même de la richesse de sa narration, qui se révélera d’autant plus avec les visionnages suivants, Tomorrowland est avant tout un long-métrage généreux, émouvant, un émerveillement qui renvoie en enfance par le biais de l’adolescence et en interrogeant l’adulte. Une ode à l’optimisme, à la créativité, à l’originalité, loin de tout manichéisme, et dont la démarche elle-même est une anomalie au sein de la production hollywoodienne. Le fait que l’aspect subversif du film vienne de son rejet du cynisme en dit long sur ce qui anime notre société. En attendant, la meilleure chose que l’on puisse faire, c’est d’aller le voir en salles avant qu’il ne disparaisse des écrans. Le flop semble inévitable, mais je vous le garantis, le voyage vaut le coup.

Conclusion ~L’art du divertissement~

     Quel est le rôle d’un divertissement ? Celui de « divertir », c’est-à-dire, étymologiquement, « détourner » ? Détourner le spectateur, donc, mais de quoi ? Du réel ? Du monde ? De lui-même ? Et pour quelle finalité ? Oublier les soucis au profit d’un plaisir simple, irréfléchi ? Logique. Mais si, pendant qu’elle nous « détourne », l’œuvre divertissante en profitait pour, en cachette, subtilement, nourrir notre esprit ? Nous aider à mieux comprendre le monde, à mieux nous comprendre, sans nous « prendre la tête » ? Oui, il est possible de conjuguer plaisir, détente et intelligence, sans qu’un seul de ces aspects ne soit délaissé ou en conflit avec les autres. C’est la forme ultime du divertissement, celle qui lui donne ses lettres de noblesse, celle qui fait que l’œuvre en question continue de nous hanter, de grandir en nous, bien après en avoir fait l’expérience. Grandir dans le cœur des gens, c’est tout le mal que je souhaite à Tomorrowland.

Tomorrowland11

Par défaut

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s