Cinéma

Mad Max : Fury Road – l’ordre et le chaos

     Déjà auréolé d’un succès critique et public amplement mérité, le dernier Mad Max semble surtout marquer la consécration et la reconnaissance –tardive- du génie de son réalisateur, George Miller. Si celui-ci a livré il y a trente-quatre ans le film le plus influent du genre post-apocalyptique –Mad Max 2-, et a reçu l’oscar du meilleur film d’animation pour le premier Happy Feet en 2007, il a pourtant rarement été traité comme le grand cinéaste qu’il est. Il faut dire qu’il n’a jamais facilité la tâche de la critique, passant sans sourciller de films ultra brutaux à des productions pour les enfants, en n’oubliant pas une incursion dans le drame familial (voir l’excellent portrait réalisé sur Capture Mag). La distribution et l’accueil réservés au chef-d’œuvre Happy Feet 2 me restent encore en travers de la gorge.

Mad Max 2, culte.

Mad Max 2, culte.

     Pourtant, les apparences sont trompeuses. Loin de brouiller les repères, George Miller est toujours resté intègre à sa vision du cinéma –que je partage-. Celle d’un art du mouvement et de la composition visuelle, qui produisent du ressenti et du sens par le biais des images. Non pas sous la forme de vignettes indépendantes, mais dans leur déroulé, leur rythme, leurs résonances, leurs connexions. Autrement dit, par tout ce qui fait la spécificité de l’écriture cinématographique, du cadrage au montage. Que Mad Max : Fury Road ait été écrit visuellement –via des milliers de storyboards- avant même que le script ne soit rédigé en dit long sur la démarche du réalisateur. Son dernier film est la somme de tout ce qu’il a appris au cours de sa carrière. L’évidence d’une maîtrise technique confondante au service du spectacle le plus essentiel.

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La trajectoire héroïque de Max est intéressante.

« C’est ça, le cinéma ! »

     Cette assertion est l’une de celles que je prends le plus de plaisir à utiliser à la sortie d’un film qui m’a secoué. Car elle signifie que je viens de voir une œuvre qui m’a rappelé pourquoi je suis tombé amoureux du septième art. Chaque cinéphile, en fonction de sa sensibilité et de ses goûts, possède sa définition personnelle de ce qu’est le vrai cinéma. Et chaque cinéphile a parfois besoin d’une piqûre de rappel. D’un film qui vient le caresser dans le sens du poil tout en lui faisant ressentir et voir des choses inédites. Devant Mad Max : Fury Road, c’est exactement ce qui s’est passé. Comme cela était déjà arrivé devant le diptyque Happy Feet. Cette impression galvanisante d’être désarmé, surpris, de redécouvrir le cinéma avec des yeux neufs. De voir les images se construire avec une évidence insolente, de se servir de son intuition pour interpréter ce qui se déroule tout en se laissant bercer par le défilé des photogrammes. Et en ressortir rempli de joie.

Furiosa (Charlize Theron), un personnage mémorable.

Furiosa (Charlize Theron), un personnage mémorable.

     Mad Max Fury Road tutoie la perfection. Bon nombre de textes ont déjà brillamment mis en exergue ses qualités fondamentales (sur L’ouvreuse par exemple). Et s’il est peut-être encore trop tôt pour avoir le recul nécessaire afin de percevoir les innombrables détails et richesses que recèle le film, surtout après une seule vision, il est par contre aisé de voir à quel point il réussit tout ce qu’il entreprend. Cet épisode était pourtant attendu au tournant. Quatrième itération d’une « série » débutée en 1979 sous la caméra de George Miller, Fury Road sort trente ans après le dernier Mad Max en date : le mal-aimé (mais loin d’être inintéressant) Au-delà du Dôme du Tonnerre. Comment réussir à renouveler une telle franchise après trois décennies ? Au premier abord, Fury Road semblait s’inscrire dans la lignée du deuxième opus, de son pitch minimaliste –une course-poursuite en véhicules- à la représentation d’un univers post-apocalyptique inscrit dans l’héritage de la génération Métal Hurlant. Remake, reboot, suite ? Mad Max : Fury Road est en réalité bien plus.

Tom Hardy, le nouveau Max.

Tom Hardy, le nouveau Max.

Histoire d’un aller et retour

     George Miller est un admirateur notoire des travaux de Joseph Campbell et de sa théorie du monomythe. Son cinéma est traversé de figures archétypales et mythologiques. La structure du « voyage du héros » sous-tend la majorité de ses scénarios. Au fil de ses films, Miller n’a cessé d’affiner et enrichir son écriture autour de ces squelettes narratifs universels, jusqu’à atteindre les sommets avec les Happy Feet. Mad Max : Fury Road profite de cette expérience, de cette érudition, pour l’intégrer dans la dynamique même de sa construction.

     Derrière ses références directes –aux mythes grecs (Furiosa, Nux) comme nordiques (le Valhalla, Valkyrie)- le long-métrage tout entier procède de la recréation mythologique. Film-univers comme l’était déjà Mad Max 2 en son temps, Fury Road expose avec panache son demi-Dieu autoproclamé (Immortan Joe, joué par Hugh-Keays Byrne, qui interprétait déjà Toecutter dans le premier Mad Max), ses légions de morts-vivants (les War Boys), ses lieux sacrés (la Terre Verte – Terre Promise), son groupe matriarcal (les Vuvalini) et tant d’autres protagonistes aux noms sucrés (le People Eater). Dans ce contexte qui n’est guère éloigné de la fantasy, deux héros émergent. L’un, Max, qui cherche à survivre. L’autre, Furiosa, qui cherche à vivre. Ou bien ne sont-ils que les deux facettes complémentaires (au même titre que leur unique épaulette respective) d’un seul et même héros ? L’anima et l’animus ?

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Les « propriétés » d’Immortan Joe

     Il est facile de dire que le scénario de Fury Road tient sur un ticket de métro. D’une part, ce serait confondre l’argument et l’écriture, et d’autre part, le fait est que la narration du film tient à sa construction et sa mise en images même, et non pas aux dialogues réduits bien souvent aux phrases les plus élémentaires (et donc les plus essentielles). Si Max est aussi mutique sous les traits de Tom Hardy (impeccable) que sous ceux de Mel Gibson, c’est avant tout parce que sa trajectoire se découvre par ses actes et sa mise en situation, plus que par ses paroles. Voir pour cela la manière dont il est caractérisé par ses changements de tenue pendant la première moitié du film. A bien des égards, et au même titre que la trilogie originelle, Fury Road s’inscrit dans la tradition du cinéma muet –Buster Keaton étant un modèle avoué pour Miller-. Un cinéma visuel, expressif, sensoriel.

La mise en scène est renversante.

La mise en scène est renversante.

Les mains dans la poussière, la tête dans les étoiles

     Contrairement à bon nombre de blockbusters qui pensent que la pyrotechnie suffit au spectacle, Mad Max : Fury Road ne dresse aucune barrière entre l’être et le paraître, entre l’affect et l’intellect. Avec une entière confiance en la magie du cinéma, George Miller a repoussé les limites de ce qu’il avait lui-même initié il y a plus de trente ans. Avec le plus grand des paradoxes –la majorité des effets spéciaux ont été réalisée en « dur », avec des dizaines de cascadeurs et des tonnes de véhicules détruits, pour un résultat viscéral qui parvient à surpasser la dernière demi-heure de Mad Max 2-, le réalisateur a aboli les frontières du réel.

Immortan Joe, figure démoniaque par excellence.

Immortan Joe, figure démoniaque et patriarcale par excellence.

     Avec ses couleurs surréalistes, son univers post-apocalyptique à la fois rock’n roll et mythologique, ses personnages dégénérés, ses courses-poursuites infernales, ses visions démentes –la tempête-, Fury Road confine à l’abstraction et à la rêverie. A la fois parabole et grand-huit, il s’impose comme l’un des plus gros morceaux de bravoure vu sur grand écran. Le rythme est hallucinant, il y a peu de temps de répit et pourtant le film n’est jamais assommant, grâce à un tempo parfaitement maîtrisé (Miller compose son cinéma comme de la « musique visuelle »). Le final est étourdissant – la « chorégraphie » de la mise en scène et la manière dont les enjeux et les trajectoires des personnages s’entrecoupent sont à se décrocher la mâchoire. Le film parvient à surprendre jusque dans l’utilisation de la musique. Alors que j’avais de grosses craintes concernant la bande son de Junkie XL, force est de constater qu’en dépit d’un manque évident de finesse, ses morceaux résonnent avec une puissance inouïe sur les images. Que ce soit via l’utilisation d’instruments sources (intégrés dans le récit même) comme les tambours et la guitare électrique, ou par les envolées dramatiques en contraste –la fin de la scène de la tempête-, la musique apporte le souffle et l’énergie attendus.

     Remarquable dans chacun de ses aspects, mis en scène avec une précision et une efficacité sans commune mesure, Mad Max : Fury Road se paie le luxe d’être à la fois balisé –sa structure est d’une limpidité exemplaire- et imprévisible. Il est rare de voir un film aussi respectueux de lui-même (les personnages sont traités avec un amour évident) et du public. Et tant pis si des débats futiles fleurissent (Fury Road est-il féministe ?). Ce n’est pas la première fois que les films de George Miller sont soumis à des points de vue réducteurs (Happy Feet, c’est de l’écologie bébête, c’est ça ?). En vérité, au-delà des allégories et des parallèles (les War Boys, djihadistes ?), son cinéma cherche l’universalité, la pluralité. Derrière son apparence de blockbuster malade construit sur un pitch rachitique, Mad Max : Fury Road est un long-métrage foisonnant, puissant, qui fonctionne sur plusieurs niveaux de lecture en même temps sans jamais cesser de célébrer sa vitesse, sa folie, son divertissement. Du pur cinéma à la fois sensoriel et intelligible, qui imprime la rétine, le cœur et le cerveau. Du pur cinéma tout court.

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