Cinéma

La Belle et la Bête : l’édition définitive

     J’étais sorti satisfait de ma première vision de la version 2014 de la Belle et la Bête, mais aussi un peu déçu. Déçu par un final à la lisière du ridicule, et par une trajectoire émotionnelle dont je suis complètement passé à côté.  Pour autant, il y a clairement dans ce film plus d’intelligence, de prises de risque et de cœur que dans la majorité des productions françaises actuelles. Sans parler de la disette du « cinéma de genre » dans notre pays. Toute tentative ambitieuse est donc à suivre de près.

L'un des plans d'ouverture de la Belle et la Bête. Non, ce n'est pas une peinture !

L’un des plans d’ouverture de la Belle et la Bête. Non, ce n’est pas une peinture !

     J’apprécie énormément le réalisateur Christophe Gans qui, s’il ne m’a jamais vraiment convaincu en tant que cinéaste (quand bien même j’ai énormément d’affection pour son Silent Hill), est avant tout un orateur et un cinéphile exceptionnel, qui a une compréhension à la fois intuitive, culturelle et intellectuelle du Septième Art. Il est passionnant à écouter, qu’il s’étende longuement sur le cinéma en général ou sur ses propres œuvres. Il a notamment une capacité de recul assez étonnante, qui rend ses commentaires audio à la fois humbles, pertinents et enrichissants.

     L’édition blu-ray de Silent Hill était déjà un véritable trésor à ce niveau, et à la vue de l’édition définitive de la Belle et la Bête, je n’ai pas su résister. Bien qu’onéreuse (comptez entre 45 et 60 euros), elle se présente avant tout comme un objet magnifique, du fourreau au livre d’images, qui n’est rien de moins qu’un artbook de 70 pages consacré aux travaux préparatoires de l’artiste François Baranger, serti de nombreuses annotations. Au niveau des bonus, il y a notamment un excellent making-of d’1h30, la possibilité de visionner le film en fonction des étapes de post-production, et bien sûr l’éternel commentaire audio du réalisateur, toujours aussi prompt à décortiquer son œuvre et ses intentions (formelles, scénaristiques, symboliques) dans les moindres détails. Et sans surprise, la qualité technique du blu-ray du film est irréprochable, et fait ressortir toute la splendeur visuelle du long-métrage.

Le travail de François Baranger est époustouflant !

Le travail de François Baranger est époustouflant !

     Seulement voilà, si l’enrobage de cette édition définitive (de l’artbook aux bonus) justifie sans problème l’achat, le principal intérêt de l’investissement est, ou devrait être, le film. J’étais très enthousiaste avant d’entamer ma deuxième vision. La déception n’en a été que plus grande. Je reconnais toujours les mêmes qualités au film, en particulier sa direction artistique époustouflante. L’esthétique est sublimée par une mise en scène élégante qui pense chaque mouvement de caméra à dessein, et ne laisse rien au hasard. Si les réfractaires au numérique trouveront encore de quoi râler, il est difficile de nier l’impressionnante composition des plans, truffés de détails et de références picturales, et dont le montage raffiné participe à déployer une atmosphère envoutante, en particulier lors du séjour de Belle au château.

     La jolie musique de Pierre Adenot, sans atteindre la splendeur de la partition de Georges Auric pour la Belle et la Bête de Jean Cocteau, contribue aussi à donner vie à une histoire féérique à l’aide d’orchestrations chatoyantes et de mélodies délicates. A noter d’ailleurs que le morceau entendu lors de la fameuse valse n’est pas l’œuvre d’Adenot, il s’agit d’une composition de Brian Keane, Dark History Waltz, écrite pour le documentaire New York en 1999.

La richesse visuelle du film est indiscutable.

La richesse visuelle du film est indiscutable.

     Néanmoins, un film ne peut se reposer sur ses seules qualités artistiques, surtout quand il a l’ambition d’offrir un nouveau regard sur un conte connu de tous, et qui a déjà eu droit à plusieurs adaptations cinématographiques, dont deux sont entrées dans la légende (celle de Cocteau et celle de Disney). Christophe Gans, aidé de sa co-scénariste Sandra Vo-Anh, a voulu proposer une version plus fidèle au texte intégral écrit par Gabrielle-Suzanne de Villeneuve en 1740, là où les autres adaptations ont pioché plus volontiers dans le conte raccourci rédigé par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont en 1757. Une note d’intention intéressante, qui a de plus été dépassée par l’apport personnel du cinéaste, désireux d’offrir son interprétation de la malédiction de la Bête, en allant puiser dans les mythologies païennes et un panthéisme évoquant sans détour les œuvres d’Hayao Miyazaki (difficile de ne pas penser au Château dans le Ciel lorsque Belle découvre le château). Il devait même y avoir une apparition du Dieu-cerf de Princesse Mononoké, avant que l’idée ne soit abandonnée suite à l’hommage réalisé dans le médiocre Blanche-Neige et le Chasseur.

     Avec la Belle et la Bête, le réalisateur a cherché à reproduire la formule complète des contes. Tant dans leur capacité à développer un imaginaire onirique et tout public (quitte à se perdre en route : les petites créatures, les « tadums », étant clairement sous-exploitées et donc ratées) que dans leurs multiples niveaux de lecture. Sur ce dernier point toutefois, on est loin de la complexité fascinante de la Compagnie des Loups. Entre rêverie, psychanalyse « cachée » (les allusions sexuelles sont nombreuses) et recherche d’une forme narrative à la fois dense et évidente, le film de Christophe Gans ne parvient malheureusement pas à trouver l’équilibre nécessaire.

Les couleurs sont évocatrices.

Les couleurs sont évocatrices.

     La deuxième vision, alors même qu’elle est censée révéler toute la richesse intrinsèque de l’œuvre, l’a rendue encore plus bancale à mes yeux. Tout est là pourtant, le récit imbriqué (la voix off de Léa Seydoux ponctue le long-métrage), les métaphores visuelles (jeu sur les couleurs, les structures, les fentes), les indices explicatifs, les scènes-clef du conte, les élans poétiques (la statue). C’est un cinéma expressif, qui en dit plus par les images que par les mots. Malheureusement, il est aussi et surtout plombé par des errances flagrantes, en termes de narration, de rythme, de jeu d’acteur, de tentatives d’humour, de caractérisation émotionnelle.

     Le final s’embourbe dans une imagerie grandiloquente qui peine à atteindre la puissance d’évocation recherchée. L’idée des géants de pierre punisseurs (en référence à Daimajin) était très intéressante, mais la mise en image ne parvient pas à éviter le ridicule, en particulier lors d’un plan où l’un des géants frappe le sol, occasionnant un ralenti ringard sans énergie et sensation d’impact (l’écart avec l’effet produit par le concept art est saisissant…). L’espace d’un instant, j’ai eu l’impression de revoir le Pacte des Loups… De même, la séquence qui s’ensuit fait clairement ressentir la limite des effets spéciaux, en plus d’agresser les yeux par une saturation des couleurs volontaire (la lumière « divine ») mais vraiment hideuse. Un comble pour un film aussi travaillé esthétiquement.

Un choix de la démesure original mais qui ne tient pas ses promesses.

Un choix de la démesure original, mais qui ne tient pas ses promesses (ici dans sa version conceptuelle imaginée par François Baranger)

     Mais plus que tout, il manque à la Belle et la Bête l’élément primordial des contes : l’alchimie. Si les différents niveaux de lecture sont bien présents, de même qu’un imaginaire foisonnant, il n’y a pas, et c’est d’autant plus visible à la deuxième vision, le liant capable de conjuguer ces éléments. En l’occurrence, ce qui manque au film, ce n’est rien de moins que le cœur du conte qu’il adapte : l’histoire d’amour. A aucun moment elle ne donne l’impression de prendre forme, d’éclore. Dans les bonus, Christophe Gans exprime son regret de ne pas avoir intégré une ou deux scènes supplémentaires entre la Belle et la Bête, pour mieux consolider leur attachement. Si cela n’aurait pas été de refus, cela n’aurait probablement pas suffit non plus.

     Il faut dire que la caractérisation de la Bête/du Prince ne joue pas en sa faveur, puisque d’un côté comme de l’autre, il est difficile de déceler quoique ce soit de vraiment noble et positif chez le personnage. On peut comprendre qu’il puisse exercer une certaine fascination en Bête, notamment grâce aux efforts de son interprète Vincent Cassel, mais son repentir n’apparait pas comme suffisamment profond pour justifier l’amour de Belle, qui semble n’exister qu’en écho à un passé qu’elle découvre en rêve (et dans lequel le personnage du Prince n’est clairement pas mis en valeur). Quand vient le moment inévitable du « je vous aime », c’est l’incompréhension qui prédomine, et par-là même tout le film qui révèle sa fragilité, voire son incapacité à construire une histoire d’amour, aussi idéaliste et imagée soit-elle.

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Une très belle scène qui témoigne pourtant du problème lié à l’histoire d’amour dans le film.

     Si la Belle et la Bête de Christophe Gans est clairement un rendez-vous manqué, il reste un film tout à fait défendable. Pour ses qualités plastiques, indéniablement, pour ses séquences envoutantes dans le château de la Bête, pour ses idées poétiques, pour sa richesse thématique, pour sa capacité à interroger le cinéma familial et la fantaisie, pour son caractère unique au sein de la production française. Quel dommage que l’ensemble soit si bancal et si dénué de force émotionnelle ! Les intentions ne manquaient pourtant pas.  Cela reste encore et toujours la force et la faiblesse du cinéma de Christophe Gans : une générosité de tous les instants, et un amour inconsidéré du cinéma, qui aboutissent à un résultat luxuriant mais maladroit, quand il n’est pas carrément indigeste.

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