Cinéma

La Compagnie des Loups : contes et sexualité

      De son premier poste en tant qu’assistant créatif sur Excalibur de John Boorman, à son dernier film Byzantium (une petite réussite sortie directement en dvd/blu-ray chez nous), en passant par Entretien avec un Vampire ou encore Ondine, la carrière du cinéaste irlandais Neil Jordan a clairement démontré sa passion pour les mythes et les légendes. Tant pour leur potentiel esthétique et narratif que pour le sous-texte qu’ils peuvent mettre en exergue. La sortie récente du blu-ray de La Compagnie des Loups (1984), deuxième film du réalisateur, m’a permis de découvrir une véritable merveille.

Conte

Derrière son apparence de conte, La Compagnie des Loups est aussi un film sombre et violent.

     Le film nous raconte, à travers des récits imbriqués les uns dans les autres, les rêves de Rosaleen (la « petite rose »), une jeune fille en pleine puberté. Ces histoires prennent la forme de contes, avec pour fil principal une relecture du Petit Chaperon Rouge mêlée à la légende du loup-garou. Il s’agit en vérité d’une adaptation de la nouvelle La Compagnie des Loups, écrite par Angela Carter et parue en 1979 dans le recueil The Bloody Chamber and other stories, qui revisite plusieurs classiques comme Barbe-Bleue, la Belle et la Bête ou encore le Chat Botté. Des réécritures qui visent à mettre en avant le sens profond de ces contes, à forte dimension psychanalytique. L’éveil à la sexualité en est le thème majeur, et le film de Neil Jordan en a fait logiquement son axe de lecture principal. Angela Carter a d’ailleurs co-signé le scénario avec le réalisateur.

Les contes de fée, trésors de psychanalyse.

Les contes de fée, trésors de psychanalyse.

     A la fois horrifique et magique, le film épouse avec brio les codes des contes pour mieux en extraire leur essence. La Compagnie des Loups en propose une vision à la lisière du cauchemardesque, qui détourne habilement l’imagerie enfantine (les poupées de l’introduction, la forêt enchantée) et propose des instants de terreur pure. En témoigne une transformation très graphique en loup-garou, qui surprend par son gore sans concession. L’œuvre joue en effet avec brio sur les multiples couches qui tapissent les rêves, jusque dans sa construction à tiroirs.

"Méfiez-vous des hommes dont les sourcils se rejoignent"

« Méfiez-vous des hommes dont les sourcils se rejoignent »

     La mise en scène raffinée de Neil Jordan parvient à créer de toute pièce un univers onirique riche et envoutant. A travers la composition picturale des plans, le jeu des couleurs (le blanc de la pureté, le rouge des menstruations et de la sexualité), l’agencement fragmenté du récit et son utilisation remarquable des décors (d’Anton Furst, qui a créé la Gotham City du Batman de Burton) et d’effets spéciaux organiques (par Christopher Tucker, qui a travaillé sur l’Elephant Man de David Lynch), le cinéaste parvient à plonger le spectateur dans un monde gorgé de signes et de symboles. L’interprétation des comédiens (de la débutante Sarah Patterson, merveilleuse de sensibilité en Rosaleen, à la chevronnée Angela Lansbury dans le rôle de « mère-grand ») et la musique de George Fenton, ensorcelante et pleine de subtilités, parachèvent l’œuvre.

La Compagnie des Loups est un pur enchantement visuel et sonore.

La Compagnie des Loups est un pur enchantement visuel et musical.

     Contrairement aux nouvelles d’Angela Carter, qui sont détachées entre elles, le film donne d’emblée une clef de lecture, en signifiant clairement dans son introduction que les contes auxquels on va assister sont des productions de l’inconscient de Rosaleen, en état de sommeil. Divers indices laissent entrevoir le sous-texte qui va devoir être décodé (le miroir, le rouge-à-lèvres volé à sa sœur…) et permettent ainsi d’envisager directement le film à travers deux approches complémentaires et indissociables, à la fois le pur plaisir sensoriel et l’angle psychanalytique. L’un ne va pas sans l’autre dans la mesure où tout l’équilibre et la richesse du long-métrage tient dans cette alchimie profonde qui est à l’origine des rêves, à savoir la rencontre de l’imaginaire et de l’inconscient, soit une production continue de significations cachées et transformées.

Une image riche de sens.

Une image lourde de sens, comme le film en recèle tant d’autres.

     La Compagnie des Loups propose ainsi un pur spectacle poétique et terrifiant, dont le fond -nourri de symboles- réussi l’exploit d’être à la fois complexe et parfaitement compréhensible. Jusque dans sa conclusion, qui culmine sur un final d’épouvante tétanisant, dont la puissance d’évocation en appelle à une compréhension viscérale et instinctive de son sens métaphorique. Les mots ne peuvent décrire avec suffisamment de pertinence la manière dont ces quelques secondes parviennent à résonner avec notre inconscient. C’est en tout cas très rare que la fin d’un film me fasse un tel effet.

     C’est pourquoi, malgré une édition blu-ray de piètre qualité (il n’y a aucun bonus, et l’image, tout juste correcte, déçoit eu égard à la qualité esthétique de l’œuvre), je vous recommande chaudement de (re)découvrir ce long-métrage de Neil Jordan. Dans sa forme comme dans son fond, La Compagnie des Loups a tout du « rêve d’écran ».

Loups

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