Jeux vidéo

Introduction à Xenosaga

     Il y a quelques jours, des fans ont lancé une pétition pour quémander une conversion HD de Xenosaga. Katsuhiro Harada, producteur chez Namco Bandai (il est notamment le créateur des jeux de combat Tekken), a en effet promis qu’il étudierait la question avec ses supérieurs si la demande était suffisamment importante. Le potentiel économique d’une telle sortie est a priori infime. Les ventes d’époque, largement décroissantes (370 000 exemplaires écoulés dans le monde pour le 3, contre 1,7 millions pour le premier), n’ont fait que refléter l’explosion en vol d’une série initialement prévue pour s’étaler sur six épisodes en six ans, avant que la réalité du développement vidéoludique n’ait raison de la vision fantasmée de son créateur, Tetsuya Takahashi.

     Si j’ai décidé d’écrire cet article, c’est d’une part pour me joindre au mouvement en soutenant la pétition, d’autre part pour profiter de l’occasion pour vous parler de l’œuvre narrative qui m’a probablement le plus fasciné, passionné et enrichi, tous médias confondus. Alors même que cette œuvre est incomplète, bancale, inégale. C’est justement cette fragilité qui rend Xenosaga d’autant plus précieux ; son ambition incroyable qui ne sera jamais concrétisée. Une histoire tronquée, au même titre qu’une certaine série Shenmue, mais dont le contenu existant est déjà d’une richesse et d’une profondeur qui donnent le vertige. C’est pourquoi une conversion HD est nécessaire, il est impensable que cette série finisse par sombrer dans l’oubli ; sans parler de la possibilité que les européens y aient enfin accès, puisque seul le deuxième épisode est sorti dans nos contrées, sans aucune logique. C’est aussi pourquoi j’ai décidé de rendre cet humble hommage à une saga dont je ne me suis, aujourd’hui encore, toujours pas lassé.

Xenogears, un jeu essentiel pour tous les amateurs de J-RPG.

Xenogears, un jeu essentiel pour tous les amateurs de J-RPG.

     Xenosaga est une trilogie de J-RPG de science-fiction, éditée sur Playstation 2 par Namco Bandai entre 2002 et 2006. Il s’agit officiellement de la « suite » spirituelle de Xenogears, J-RPG culte de l’ère Playstation, développé en 1998 par Squaresoft (Final Fantasy), et qui est encore aujourd’hui réputé pour la qualité extraordinaire de son scénario, d’une complexité et d’une densité qui a fait date dans le genre. En articulant une intrigue foisonnante dont les ramifications s’étendent sur des millénaires, avec des personnages d’une profondeur littéraire, des émotions intenses à foison, des notions de philosophie, psychanalyse et théologie, le tout sous couvert d’un croisement parfait et divertissant de fantasy, science-fiction et méchas, Xenogears a renversé la plupart des joueurs qui ont eu la chance d’en voir le bout. Et ce malgré une qualité de production inférieure à celle d’un Final Fantasy d’époque.

     Derrière cette réussite se détachent principalement deux génies : le créateur Tetsuya Takahashi et sa femme Kaori Tanaka (connue sous le pseudonyme de Soraya Saga). Ensemble, ils ont imaginé et écrit cet univers incroyable, dont l’étendue dépasse largement celle de Xenogears, puisque ce dernier n’était en fait que la partie émergée de l’iceberg. Sous-titré « Episode V » à la fin du jeu, il s’est révélé ainsi être le pivot d’un récit beaucoup plus vaste, évoqué notamment dans l’ouvrage Perfect Works, véritable bible du jeu. Désireux de raconter l’ensemble de son histoire, Tetsuya Takahashi quitte Square en 1999 pour fonder son propre studio, Monolith Soft (un clin d’œil à 2001 l’Odyssée de l’Espace, dont le fameux Monolithe trouve son équivalent dans l’univers Xeno à travers le Zohar, artefact mystérieux qui tire son nom de l’ouvrage-clef de la Kabbale), accompagné d’une partie de l’équipe qui a développé Xenogears. Les droits de ce dernier appartenant à Square, Tetsuya Takahashi et Soraya Saga ont dû réécrire entièrement leur histoire, quand bien même de nombreux termes, concepts et éléments scénaristiques sont restés identiques. Ainsi est né Xenosaga.

Dans l'histoire de Xenosaga, la planète Terre (rebaptisée "Lost Jerusalem") a disparu, et l'humanité s'est exilée dans l'espace.

Dans l’histoire de Xenosaga, la planète Terre (rebaptisée « Lost Jerusalem ») a disparu, et l’humanité s’est exilée dans l’espace.

     Prenant la forme d’un vaste space opera, l’aspiration de la série n’est rien de moins que d’embrasser l’ensemble de l’histoire de l’humanité et de l’univers, à travers six épisodes divisés en trois grands arcs scénaristiques. Malheureusement, la vision de Takahashi est tellement ambitieuse et idéaliste qu’elle se heurte rapidement à la réalité ; concevoir six jeux aussi imposants en six ans est improbable, même en réutilisant les mêmes outils et moteurs graphiques. Prenant conscience de cet état de fait, et suite au relatif échec commercial de l’épisode I, il se retrouve à prendre du recul sur sa propre œuvre. Le deuxième épisode, développé en plus de deux ans, est laissé à la merci d’une nouvelle équipe directive. Le scénario est amputé d’une grosse partie de son contenu, l’aspect artistique délaisse les élans cinématographiques au profit d’une réalisation bâtarde à la fois plus manga dans la mise en scène (la compositrice Yuji Kajiura, habituée de la japananimation, a remplacé Yasunori Mitsuda dont le travail sur le 1 était plus intéressant et subtil que celui de sa consoeur) et plus « réaliste » dans le design des personnages. Le jeu est plus court que le premier, paradoxalement moins rythmé, il ne s’y passe finalement pas grand-chose et l’ensemble laisse donc un arrière-goût amer.

Les mechas font partie intégrante de l'univers des Xeno.

Les mechas font partie intégrante de l’univers des Xeno.

     Takahashi et Namco prennent alors la décision de mettre un terme à la série après le troisième opus, qui conclut le premier des trois grands arcs scénaristiques imaginés par l’auteur. La trilogie actuelle, couplée à ses spins-off (le jeu pour mobiles Pied Piper qui dévoile le passé du personnage Ziggy, le remake sur DS Xenosaga I.II qui étoffe considérablement le script du II, et le récit en flash A Missing Year qui fait la transition entre le II et le III), ne correspond en effet qu’aux deux premiers épisodes initialement prévus. Beaucoup plus impliqué dans le développement du III, Takahashi a contribué à sauver les meubles, et cette conclusion est finalement à la hauteur des espérances, en plus d’être le plus équilibré et agréable des trois jeux.

     L’honneur est sauf, mais l’ensemble est un véritable fiasco, un nouvel échec pour Tetsuya Takahashi qui, pour la seconde fois, n’a pas su mener à terme sa vision, malgré de nombreuses concessions. Un revers qui a laissé des traces, au point de l’amener à changer complètement de cheval de bataille avec ses productions ultérieures. Désireux de s’adresser à un public plus vaste, mais aussi d’être un véritable développeur de jeux vidéo, il a opté pour des approches centrées avant tout sur le plaisir de jeu et le gameplay, en créant la narration en fonction de ces éléments et non l’inverse. En a résulté Soma Bringer sur DS en 2008, brouillon de l’exceptionnel Xenoblade (qui doit beaucoup à l’expertise de Nintendo) sorti sur Wii en 2010, lui-même brouillon du futur Xenoblade Chronicles X prévu sur Wii U l’année prochaine. Mais si Xenoblade porte la marque évidente de son créateur, il n’a clairement pas la richesse narrative d’un Xenosaga, et ne cherche de toute façon pas à s’en approcher.

Le Zohar, artefact mystérieux qui serait la cause de la disparition de la Terre.

Le Zohar, artefact mystérieux qui serait la cause de la disparition de la Terre.

« Je sais que dans la vraie vie, si je m’adresse directement à un groupe de jeunes, ils n’accepteront jamais le message que je veux leur faire passer. Je me sers donc de l’histoire et des personnages que j’ai inventés comme des porte-paroles. » Tetsuya Takahashi

     Malgré son développement chaotique (que je n’ai que très brièvement résumé), malgré l’inégalité notoire des jeux, malgré les changements incessants de direction artistique entre les épisodes, qu’est-ce qui fait de Xenosaga une œuvre si indispensable à mes yeux ? La réponse se trouve, évidemment, dans sa narration. Au point qu’il est même possible de s’en tenir uniquement aux scènes vidéo, en occultant les phases de jeu, sans avoir l’impression de louper du coutenu (à l’exception du troisième épisode qui mérite vraiment d’être joué), et ainsi regarder Xenosaga comme une série d’animation avec des graphismes de l’ère Playstation 2. A bien des égards, la saga cherche à être l’œuvre de science-fiction définitive, tant dans sa manière de convoquer des décennies de SF à travers moult références et lieux communs (colonisation spatiale, artefacts «divins», intelligence artificielle, androïdes, virtualité…), que dans sa compréhension des fondements même du genre et de sa capacité à puiser dans l’imagerie futuriste pour interroger l’humain et son devenir.

     Au premier abord, Xenosaga apparait en effet comme un melting-pot (avec une identité propre) d’œuvres diverses comme les écrits de Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, les Cantos d’Hyperion, Gundam, Star Wars, Star Trek, Space Battleship Yamato, Robocop, Blade Runner, etc. Les thématiques passionnantes (questionnement existentiels, éthiques, métaphysiques…) de ces récits trouvent toutes un écho dans Xenosaga, qui pousse la notion de syncrétisme à son paroxysme. Avec pour objectif de réfléchir sur le sens profond de l’existence, sur le rapport à autrui, au divin, sur la transformation psychologique, la création de Tetsuya Takahashi conjugue philosophie, psychanalyse et théologie avec une érudition et une acuité sans commune mesure. En s’articulant principalement autour des travaux du philosophe Friedrich Wilhelm Nietzsche et du psychanalyste Carl Jung, et en puisant dans la Kabbale, le gnosticisme et autres doctrines ésotériques ardues avec une cohérence hallucinante, l’histoire de Xenosaga est gorgée de symboles et de niveaux de lecture fascinants, et multiplie les plongées en profondeur dans la psyché humaine.

Albedo, l'un des personnages les plus extraordinaires jamais imaginés.

Albedo, l’un des personnages les plus extraordinaires jamais imaginés.

     Qui plus est, désireux de ne pas perdre le joueur/spectateur avide d’en décoder les méandres, Takahashi a livré plusieurs indices et clefs de lecture, dans la base de données intégrée dans les jeux (le 2 excepté) comme dans des éléments plus concrets : les sous-titres des jeux sont des références aux ouvrages de Nietzsche (Der Wille Zur Macht/La Volonté de Puissance, Jensei Von Gut und Böse/Par-delà Bien et Mal, Also Sprach Zarathustra/Ainsi Parlait Zarathoustra), des personnages ont pour nom des processus alchimiques (Nigredo/Albedo/Rubedo/Citrine), d’autres métaphysiques (chaos/KOS-MOS), les ennemis introduits en début d’aventure s’appellent les Gnosis, et je ne cite que les références les plus évidentes pour ne pas spoiler.

     Que l’on ne s’y trompe pas, si cette profondeur inouïe est au cœur de la fascination que peut exercer Xenosaga, cette dimension intellectuelle n’est aucunement barbante (même si elle peut être qualifiée de prétentieuse, terme péjoratif auquel je préfère celui d’ « ambitieuse »). Au premier degré, Xenosaga est avant tout un formidable space opera au scénario complexe, palpitant, souvent obscur mais toujours généreux en séquences fortes, inattendues, divertissantes. De l’action, de l’émotion, de la réflexion, des rebondissements indénombrables, le cocktail est complet et indéniablement riche en goût. Avec ses airs de série B mangaïsée, l’ensemble parait parfois kitsch ou grotesque, mais participe en même temps à dynamiser un récit constellé de nombreux personnages tous passionnants et crédibles, témoins d’une qualité d’écriture qui est à des années lumières du tout-venant en matière de RPG. C’est la destinée de ces protagonistes très fouillés qui rend l’histoire de Xenosaga si vivante. Toutefois, pour apprécier la série, il ne faut pas être allergique aux bizarreries de la japanimation, et il faut tout de même avoir un appétit certain pour les intrigues nébuleuses remplies de mystères, de phrases obscures, de personnages aux agissements étranges, et de références culturelles multiples. C’est en tout cas dans cette capacité à marier une forme pop divertissante à un fond abyssal que la série puise sa force. Des pilotes de méchas et des androïdes femelles sexuées peuvent représenter des concepts philosophiques forts sans que cela ne paraisse déplacé dans le contexte.

Peut-on associer ce genre d'images à un contenu profond et intellectuel ? Xenosaga répond par l'affirmative.

Peut-on associer ce genre d’images à un contenu profond et intellectuel ? Xenosaga répond par l’affirmative.

     J’ai tellement à dire que je suis obligatoirement frustré, donc je vais m’en tenir là pour cette maigre introduction à Xenosaga, avec l’espoir d’avoir attisé la curiosité de ceux qui n’ont jamais pu mettre la main dessus, et ravivé des souvenirs à d’autres. La perspective de voir un jour une conversion HD (ou au moins une mise en téléchargement sur le Playstation Network) de la série est réjouissante, ne serait-ce que pour le patrimoine vidéoludique et la possibilité pour de nouveaux joueurs de découvrir cette œuvre foisonnante, dont la richesse étourdissante n’a d’égal que l’incommensurable gâchis que ces jeux représentent. Une œuvre paradoxale, mais qui recèle de trésors. En attendant, je vous invite à signer la pétition disponible à cette adresse, même si l’espoir est mince.

XenosagaIIIArtwork

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Une réflexion sur “Introduction à Xenosaga

  1. Astron dit :

    Et merde. Tu me rappelles que j’avais promis aux webmasters de Zohar-Project de leur réécrire un article sur Xenosaga et Nietzsche. Et à chaque fois que je m’y replonge, ça me rappelle la masse de travail qu’il y a à faire. Du coup je déprime. Et en relisant ce que j’ai déjà écrit, je me rappelle aussi que je ne sais pas écrire en fait…et je déprime encore plus.
    Tout ça grâce à toi. Merci bien enfoiré >_<
    ( chouette article sinon même si c'est un peu maigre)

    Aimé par 1 personne

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