Cinéma

La démythification à Hollywood

     La sortie récente du Hercule de Brett Ratner, version aseptisée du comics brutal de feu-Steve Moore et démythification du demi-dieu par le prisme du réalisme et d’un contexte pseudo-historique, pose une question intéressante. Que se passe-t-il depuis le début des années 2000 pour que Hollywood se soit décidé à vider les héros et les légendes (ah, les vampires…) de leur puissance évocatrice et de leur dimension iconique ? S’il faudrait un dossier complet, voire un livre pour décortiquer la question à l’aune des évolutions socio-culturelles et des traumatismes collectifs (le fameux 11 septembre, encore et toujours), je vais en rester à des pistes de réflexion.

     Petits rappels tout d’abord, avec l’année 2004 qui voit surgir sur les écrans deux réinterprétations de mythes, Troie de Wolfgang Petersen, et Le Roi Arthur d’Antoine Fuqua. Le premier film est une réécriture peu fine de l’Iliade d’Homère, mettant de côté les interventions divines. Le second vise à raconter la « véritable histoire du Roi Arthur », à savoir celle du chevalier romain Lucius Artorius Castus (dont le lien avec la légende a depuis été remis en question). Deux films qui cherchaient donc à apporter une vision plus terre-à-terre, concrète voire historique (rires) de récits fondateurs. Une idée potentiellement intéressante, mais qui s’est retrouvée tuée dans l’œuf par des scripts faiblards et une mise en image sans éclat (même si tout n’est pas à jeter dans Troie). Mais plus important que la qualité des films, ce qui ressort de ces tentatives est un manque total de compréhension ou de recul vis-à-vis  des enjeux des mythes et des légendes.

Excalibur, de John Boorman (1981). L'adaptation la plus pure et la plus respectueuse de la richesse du mythe.

Excalibur, de John Boorman (1981). L’adaptation la plus pure et la plus respectueuse de la richesse du mythe.

Le Roi Arthur, version 2004. La magie a laissé place au "réalisme".

Le Roi Arthur, version 2004. La magie a laissé place au « réalisme ».

     Le même problème habite aussi le remake du Choc des Titans par Louis Leterrier. Si le film accorde bien une place aux dieux (en cosplay assumé de Saint Seiya) et aux créatures de légende (le Kraken, quand bien même il est hors-sujet chez les Grecs), la quête du héros Persée a été largement réécrite, perdant au passage toute la substance et la profondeur du récit antique. Le principal changement, à savoir le fait que Persée tourne le dos aux dieux, est symptomatique du nouveau divertissement hollywoodien qui réfute la possibilité d’une action « divine » (et donc hors de portée) au profit d’un recentrage terre-à-terre et concret de l’acte héroïque, qui ne doit rien au hasard ou au destin. L’inépuisable richesse des mythes, véritables allégories et métaphores qui questionnent la nature profonde de l’humanité, est balayée. Un état de fait qui s’est retrouvé dans d’autres produits cinématographiques comme Les Immortels de Tarsem (The Cell, The Fall), dont la seule raison d’être est son esthétique picturale (le réalisateur dit avoir voulu adapter les mythes grecs à la sauce Renaissance).

Le Batman de Christopher Nolan : moderne, technologique, glacial.

Le Batman de Christopher Nolan : moderne, technologique, glacial.

     La tournure prise par les films de super-héros, à partir du Batman Begins de Christopher Nolan en 2005, témoigne du même changement dans le rapport entretenu entre Hollywood et le rêve, l’imaginaire.  Une obsession pour la recherche d’un réalisme, d’une noirceur clinique, et un penchant pour l’explicatif, le bavardage, le surlignage. Le super-héros n’est plus une icône, il est avant tout un être humain, il est proche de nous, il est identifiable. Même leur surnom devient source de honte (« Superman » est à peine prononcé dans Man of Steel, Catwoman n’est pas désignée comme telle dans Dark Knight Rises, etc.). Dans Batman Returns de Tim Burton, il ne fallait pas plus de quelques secondes et deux plans pour signifier l’état psychologique de Bruce Wayne à travers le décor, le cadrage et l’éclairage. Une forme d’expressionnisme (héritière tant du cinéma allemand que de la bande-dessinée, mais aussi de la représentation iconique des récits antiques) qui a laissé place à une quête du « réel » et du « psychologique », en omettant le fait que les traits psychologiques les plus profonds et universels sont aussi ceux qui s’expriment par une mise en image allégorique ou onirique : les archétypes si chers au psychanalyste Carl Jung. Attention, je ne nie pas la qualité de certaines de ces œuvres, en particulier le Dark Knight de Nolan pour lequel j’ai beaucoup de respect, je cherche simplement à mettre en évidence le modus operandi actuel de Hollywood dans la manière de mettre en scène des icônes imaginaires.

Première apparition de Bruce Wayne dans Batman Returns : seul dans son immense bibliothèque, lumières éteintes, le signal vient littéralement l'illuminer.

Première apparition de Bruce Wayne dans Batman Returns : seul et pensif dans son immense bibliothèque, lumières éteintes, jusqu’à l’apparition du signal.

     Les super-héros sont donc devenus des figures accessibles, tangibles, qui finalement s’adaptent au rôle symbolique que l’on peut leur prêter d’un point de vue historique : ils sont les sauveurs du peuple. Pas seulement au sein de leurs récits, mais aussi dans l’inconscient collectif. Ces dernières années, ils agissent comme des exorcistes du 11 septembre, aux termes de climax interchangeables en forme de destructions apocalyptiques de métropoles (toutes les dernières productions Marvel, ou encore Man Of Steel). Les immeubles s’effondrent bel et bien, mais la menace finit par être repoussée ou anéantie, et la reconstruction peut alors commencer, avec l’aide des héros, qu’importent les milliers de morts qu’ils laissent derrière eux.

     Bien sûr, Hollywood n’a pas attendu le 11 septembre pour multiplier les scénarios catastrophes et les destructions à grande échelle, de même que le retour des super-héros a surtout débuté en 2000 avec le X-Men de Bryan Singer, suivi du Spider-Man de Sam Raimi qui était alors en production (l’un des premiers teasers paru avant les attentats présentait une toile de l’homme-araignée tissée entre les deux tours). Pour autant, il est difficile de nier l’impact qu’au eu ce traumatisme sur toute l’imagerie hollywoodienne.

Halloween de Rob Zombie, un remake qui s'attarde plus longuement sur Michael Myers.

Halloween de Rob Zombie, un remake qui s’attarde plus longuement sur Michael Myers.

     Comme si un évènement aussi inattendu entrainait un nécessaire besoin de clarification (la source du mal doit être identifiée, il faut trouver qui diaboliser), de nombreux récits ont donc adopté une démarche de réécriture visant à tuer toute forme d’imagination au profit du concret. C’est bien connu, ce qui n’est pas parfaitement contenu et encadré est forcément dangereux. D’où la tendance des « Origins », « Begins », « Le Commencement », et autres dérivés visant à lever le voile de l’inconnu, de l’imaginaire. Ce sont surtout les mythes du cinéma qui en ont fait les frais, et notamment les figures du Mal : Hannibal Lecter les Origines du Mal, L’Exorciste le Commencement, Massacre à la Tronçonneuse le Commencement, le remake d’Halloween qui revient en détail sur le passé traumatique de Michael Myers, etc. Ce dernier exemple est d’ailleurs intéressant dans la mesure où le film de Rob Zombie a le parti pris de se placer du point de vue du tueur. Ce qui, en conséquence, le dépouille volontairement de sa dimension iconique et de sa présence « mystique » qui hante le cadre et surtout le hors-champ du chef-d’œuvre de John Carpenter. Expliquer le Mal aide à le rendre tangible, et d’une certaine manière rassurant. En tout cas il délaisse la peur de l’inconnu, la terreur de l’inexplicable, au profit d’une horreur humaine immédiate. Lovecraft n’est plus.

     Toutefois, qu’il n’y ait pas de méprise, un processus de démythification peut être très intéressant s’il est l’œuvre d’un vrai travail de réflexion, d’analyse et de recul. C’est par exemple tout l’attrait du Watchmen d’Alan Moore, mise en abyme et réappropriation subversive de la culture comics et de l’image des super-héros, pour en puiser toute la substance afin de nourrir un récit uchronique désenchanté aux multiples niveaux de lecture. Un véritable trésor de contenu qui a tout de même réussi à être souillé par l’adaptation cinématographique réalisée par Zack Snyder, dont la mise en scène (ralentis, effets « cools », choix musicaux…) est un contresens total.

Le film La Légende de Beowulf a été scénarisé par Roger Avary (Les Lois de l'Attraction) et l'auteur Neil Gaiman (American Gods, Coraline).

Le film La Légende de Beowulf a été scénarisé par Roger Avary (Les Lois de l’Attraction) et l’auteur Neil Gaiman (American Gods, Coraline).

     Un film comme La Légende de Beowulf de Robert Zemeckis offre une grille de lecture fascinante sur une légende anglo-saxonne, en proposant un regard pertinent sur la transition des religions païennes vers le christianisme, et par conséquent la disparition des figures héroïques au profit des martyrs. Le film, tourné en Performance Capture, est lui-même dans un entre-deux : entre le réel et le numérique, l’enjeu spirituel du XXIème siècle. Et le personnage de Beowulf, à travers ses mensonges et ses affabulations (il grossit le trait de plusieurs faits d’arme pourtant exceptionnels), est à rapprocher du Hercule dépeint par Brett Ratner ; l’écart entre les ambitions des deux œuvres est d’autant plus flagrant.

Happy Feet a plus d'essence mythologique, philosophique et héroïque que toutes les dernières productions Marvel.

Happy Feet de George Miller a plus d’essence mythologique, philosophique et héroïque que toutes les dernières productions Marvel.

     Le problème avec la démythification à Hollywood est que ce travail de réflexion et de recul n’est quasiment jamais effectué, et qu’il y a par conséquent une dissipation progressive de l’imaginaire et du rêve, mais aussi d’un vrai contenu foisonnant et enrichissant. A l’heure où les effets spéciaux peuvent tout autoriser, cela ressemble à du gâchis. Il faut alors se tourner vers une autre branche d’Hollywood, où un corpus d’auteurs pour la plupart étrangers  (le canadien James Cameron, le néo-zélandais Peter Jackson, le mexicain Guillermo Del Toro, l’australien George Miller, ou encore l’américain Robert Zemeckis) va à contre-courant du cynisme ambiant. Au cinéma, les récits mythologiques modernes se nomment Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter, Matrix ou encore Avatar. Parce qu’au-delà des avancées technologiques, au-delà de leur respect envers tout ce qui touche à la fantasy, aux mythes, en bref à l’imaginaire, ils se distinguent par une croyance forte envers les spectateurs et leur capacité d’évasion, de connaissance intuitive des enjeux profonds de ce qui se déroule devant leurs yeux. Intuitive car cela fait maintenant des siècles, des millénaires, que l’humanité raconte et réinterprète les mêmes histoires.

Derrière sa structure archétypale, Avatar est une relecture de la découverte du Nouveau Monde à travers un mariage éclatant entre panthéisme et virtualité, et bien plus encore.

Derrière sa structure archétypale, Avatar est une relecture de la découverte du Nouveau Monde à travers un mariage éclatant entre panthéisme et virtualité, et bien plus encore.

     Si Star Wars Episode IV, Matrix et Avatar ont exactement la même structure narrative, ce n’est pas à cause d’une paresse des scénaristes, mais c’est au contraire parce que les dits-auteurs ont une compréhension érudite de ce qui fait le fondement même des mythes, des légendes, des contes. Ce qui fut l’objet d’analyse de nombreux mythologues, dont le travail le plus connu et le plus influent pour le cinéma est incontestablement celui de Joseph Campbell. Dans le sillon des archétypes de Carl Jung, il a dressé un comparatif minutieux de tous les « voyages du héros » qui ont rythmés les mythes des civilisations, au point d’en déployer une théorie du « monomythe » en détaillant précisément la structure narrative commune à toutes ces histoires.

     C’est peut-être aussi cette peur de raconter encore et toujours la même histoire, prétendument désuète, qui paralyse les producteurs à Hollywood (pourtant les premiers à répéter un cahier des charges à l’infini). Or cette structure, appliquée à la scénarisation, n’empêche aucunement l’originalité et la surprise, et n’entrave pas la possibilité d’enrichir à foison les ramifications dramatiques, les sous-intrigues et les thématiques abordées. Tout en titillant, par son essence même, les méandres de l’inconscient collectif, en touchant à la valeur première du mythe : l’universalité.

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Une réflexion sur “La démythification à Hollywood

  1. Florian dit :

    C’est très intéressant, mais j’ai quand même une très courte remarque en forme de pet de mouche à formuler : je t’avoue trouver la conclusion un peu rapide. Peut-être eût-il été de bon ton de rappeler que le caractère universel, et même plus généralement la validité même du monomythe campbellien est largement contestable et contesté. Je ne veux surtout pas nier la valeur ni l’importance du « Héro aux mille visages », mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose qu’Hollywood ait arrêté de confiner sa définition du « mythe universel » dans le cadre défini par ce bouquin, dont on a parfois l’impression qu’il a été choisi de façon assez arbitraire. Le déplacement du propos philosophique vers un propos plus politique n’est à mon sens un vrai problème que parce qu’il est le plus souvent réalisé de façon très stéréotypée et bancale… Mais « stéréotypée et bancale », c’est aussi ce qu’à très souvent été l’interprétation du monomythe à Hollywood (et ailleurs) !

    (Mais soit, admettons : on aura forcément du mal à avoir la même vision sur le sujet quand on sait que je n’aime ni Star Wars, ni Matrix, ni le Seigneur des Anneaux, ni Avatar ^^)

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