Cinéma

L’animation américaine au beau fixe

     De cet été chiche en blockbusters de qualité, je retiendrai surtout la générosité sans limite du Detective Dee 2 de maître Tsui Hark, l’efficacité et la finesse de la Planète des Singes : l’Affrontement, et le spectacle enchanteur de Dragons 2. Une suite qui vient confirmer toutes les qualités du premier épisode : un univers attachant, un spectacle étourdissant, un imaginaire constamment flatté, une mise en scène inspirée jusque dans l’emploi du relief, un récit drôle et touchant qui respecte son spectateur, et une bande son riche, colorée et puissante de John Powell. Entre autres qualités. Il faut rappeler que Dragons premier du nom avait été à sa sortie en 2010 une immense surprise. Non pas qu’il ait bouleversé le milieu de l’animation, mais le fait qu’un film aussi éclatant, à ce point mû par une croyance forte envers son histoire et son univers, soit sorti des studios de Dreamworks Animations était assez inconcevable.

     Il faut bien reconnaitre que dans le monde de l’animation américaine, c’est Pixar qui a mené la barque pendant la première décennie du XXIème siècle. Certes, en termes de recettes, les résultats au box-office des Shrek et consorts n’avaient rien à envier à ceux de leurs homologues. Mais en termes de créativité et d’ambition artistique, c’était le jour et la nuit ! D’un côté des comédies amusantes mais empâtées dans la superficialité, la surenchère, les gags ultra-référencés et donc hautement périssables (il suffit de revoir l’ouverture de Shrek 2 pour se rendre compte du problème). De l’autre de vrais bijoux d’inventivité, gorgés d’idées en tout genre, portés par un humour fin et des récits à la fois modernes et universels. Avec une différence de taille : le cœur. A savoir cette capacité à croire en des personnages, un univers, une histoire. Sans abuser de second degré et de cynisme, comme par peur de paraître ridicule.

Le film qui a, malgré lui, signé le déclin des dessins animés traditionnels.

Le film qui a, malgré lui, signé le déclin des dessins animés traditionnels.

     Bien sûr, tout a une explication. Dans le cas de Dreamworks Animations, comment une société composée de transfuges d’Amblimation (la branche animation d’Amblin, le studio de Steven Spielberg) et présidée par Jeffrey Katzenberg, qui a contribué à redorer le blason de Disney dans les années 80-90 (vous savez, La Petite Sirène, Aladdin, Le Roi Lion, etc.), a-t-elle pu s’orienter vers une démarche artistique aussi racoleuse ? La réponse est simple, la fin du dessin animé. Tout du moins aux Etats-Unis. La réussite de Toy Story en 1995 a amorcé un changement qui a parallèlement marqué la fin du second âge d’or de Disney. Le public occidental, fasciné par cette nouvelle technologie, s’est rapidement désintéressé de l’animation traditionnelle (c’est bien connu, ce qui est nouveau est forcément mieux…). Les dessins animés des studios Disney qui ont suivi n’ont pas connu les succès escomptés, et se sont petit à petit retrouvés effacés face à l’émergence des films d’animation en image de synthèse.

     Dreamworks a tenté l’approche hybride en produisant simultanément Fourmiz en images de synthèse et l’ambitieux Le Prince d’Egypte en dessin, tous les deux sortis en 1998. Mais les fours monumentaux de La Route d’Eldorado et Sinbad ont poussé Katzenberg à déclarer en 2003 que l’animation traditionnelle a fait son temps (tandis qu’au Japon, sortaient l’année suivante Mind Game, Ghost in the Shell : Innocence et Le Château Ambulant. Soit.).  Disney a tenté la résistance (à l’exception de Dinosaur en 2000) jusqu’à la rouste La Planète au Trésor en 2002, qui n’a même pas remboursé son budget. D’où deux films mineurs et médiocres (Frère des Ours et la Ferme se Rebelle) avant de rentrer dans le rang avec le lamentable Chicken Little en 2005. Les Fox Animations Studios (Anastasia) ont d’ailleurs connu la même déconvenue en 2000 avec l’échec de Titan A.E, qui a conduit la 20th Century Fox à confier ses projets d’animation à Blue Sky. Ce qui a donné la série des Âge de Glace et quelques films comme Robots ou Horton, avec une approche artistique générale avoisinant celle de Dreamworks.

Wall-E

Le chef-d’oeuvre de Pixar et Andrew Stanton. Magique.

Madagascar

Le chef-d’oeuvre de… Ah non.

     A partir du milieu des années 2000, la formule Dreamworks a commencé à patiner.  Les déceptions au box-office (Souris City, Bee Movie) se sont alignées, et les critiques ont pointé du doigt un manque de renouvellement certain, avec dans le viseur le pâteux Shrek 3. En face, les génies de chez Pixar, rachetés par Disney en 2006, n’en finissaient plus de grimper au sommet  (entre les Indestructibles et Ratatouille de Brad Bird, Wall-E d’Andrew Stanton, et Là-Haut de Pete Docter et Bob Peterson, bonjour le tournis !). Les équipes de Dreamworks sont donc passées à la vitesse supérieure pour produire des œuvres sympathiques comme Kung Fu Panda et Monstres VS Aliens, toujours portées par l’humour potache typique des films du studio, mais avec moins de cynisme et des récits mieux construits. Jusqu’à la nouvelle décennie, et la sortie du premier Dragons. Pour l’occasion, ce sont des anciens de chez Disney qui ont été pêchés pour mener à bien le projet, qui était dans les cartons depuis 2004.

     Les auteurs de Lilo & Stitch, Chris Sanders (scénariste sur Aladdin, la Belle et la Bête, le Roi Lion…) et Dean DeBlois ont entièrement remanié le script d’origine, à la base très fidèle à la série de bouquins de Cressida Cowell, le tout sous la supervision de Bonnie Arnold, qui a autrefois produit des petites œuvres passées inaperçues comme Danse avec les Loups, Toy Story et Tarzan. Une équipe de talents qui a soudainement élevé les studios Dreamworks comme un concurrent potentiel, au sens artistique, de Pixar. Pixar qui, après avoir tutoyé les sommets pendant des années, a justement connu une baisse de régime au début de la décennie, avec les décevants Cars 2 et Rebelle, et les annonces multiples de suites en projet, au détriment d’œuvres originales. Un choix vivement critiqué, qui a amené le studio à revoir son calendrier pour proposer une alternance plus équilibrée.

Les Cinq Légendes possède un vrai cachet visuel.

Les Cinq Légendes fait preuve d’une vraie direction artistique.

     La nouvelle orientation de Dreamworks s’est vite confirmée par la suite. Bien sûr, les productions entièrement pensées pour la rentabilité ne se sont pas arrêtées (qui a dit Shrek 4 ?), et l’univers de Madagascar a atteint ses limites avec le psychédélique troisième épisode. Le bancal Megamind s’est quant à lui trouvé dans un entre-deux, partagé entre des ambitions scénaristiques plus appuyées et un cynisme toujours présent (le film a été réalisé par Tom McGrath, l’une des têtes pensantes de Madagascar). Mais à côté de ça, Le Chat Potté, Kung Fu Panda 2, Les Cinq Légendes ou encore les Croods (de Chris Sanders, son partenaire Dean DeBlois étant seul à la barre de Dragons 2) sont les témoins évidents du renouveau du studio.
     Un renouveau que l’on doit aussi en partie à l’implication de Guillermo Del Toro (Le Labyrinthe de Pan, Hellboy), consultant créatif privilégié du studio depuis Kung Fu Panda 2. Véritablement impliqué dans le processus de création des films, cet esthète passionné de pop culture n’y est clairement pas pour rien dans la qualité des longs-métrages suscités. Reste à espérer que les futurs projets de Dreamworks, y compris les nombreuses suites en chantier (Kung Fu Panda 3, Les Croods 2, Dragons 3, Madagascar 4…), vont préserver la même exigence artistique, voire franchir un nouveau palier !

Epic, une jolie surprise de la part du créateur de l'Âge de Glace.

Epic, une jolie surprise de la part du créateur de l’Âge de Glace.

     Quand on voit que même Blue Sky est capable de franches réussites (le très agréable Epic), que le studio Laika est là pour ravir les amateurs de stop-motion macabre (Coraline, L’Etrange Pouvoir de Norman, et le futur Boxtrolls), que la branche animation de Disney est sortie de sa période de disette artistique (merci la Princesse et la Grenouille et surtout Raiponce) et que les prochains Pixar sont des plus prometteurs (en particulier le Vice Versa de Pete Docter), on peut se dire que l’animation américaine se porte plutôt bien. Les errances des années 2000 semblent, il faut l’espérer, appartenir au passé. Reste maintenant à sensibiliser sur les bienfaits de la Performance Capture, mais ceci est une tout autre histoire !

Kaguya

     Petit aparté pour finir, j’aimerais quand même rappeler que le vrai chef-d’œuvre d’animation de cet été (voire de ces dernières années) a été réalisé avec des dessins traditionnels, n’a même pas fait 200 000 entrées en France, et provient du Japon. Je veux bien sûr parler du Conte de la Princesse Kaguya, d’Isao Takahata (Le Tombeau des Lucioles). Peut-être la dernière merveille que nous offrira le Studio Ghibli, si l’on en croit les déboires récents du studio et les annonces/rumeurs qui se sont succédées suite aux résultats très décevants au box-office japonais du même Kaguya, et d’Omoide no Marnie (encore inédit en France), sans oublier le départ à la retraite de Hayao Miyazaki. Un coup dur pour l’animation traditionnelle. Dans tous les cas, si vous n’avez pas vu ce chef-d’œuvre, ou si vous voulez le revoir à l’infini, je vous invite à patienter jusqu’au 29 octobre pour vous procurer le blu-ray de Kaguya.

L'animation traditionnelle a fait son temps.

L’animation traditionnelle a fait son temps.

Non, vraiment.

Non, vraiment, je vous jure !

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Une réflexion sur “L’animation américaine au beau fixe

  1. Belle rétrospective sur les grands studios actuels américains : l’occasion de se rappeler quelques titres et de bien distinguer les films entre eux.
    Je pense cependant que les derniers Pixar ne sont pas si faibles qu’ils n’y paraissent. Rebelle était surtout une tentative, une proposition un peu osée sur un terrain que ne connaissait pas du tout le studio (univers viking, atmosphère de légende…) ; je le trouve cependant plus audacieux que d’autres productions, comme Epic qui, à mon sens, emprunte beaucoup trop à 1001 pattes et à Arietty, le petit monde des chapardeurs…
    Mais cependant, le dernier Dragons est en effet une réussite, un vrai film épique et romanesque, qui parvient à proposer un héros de dessin animé très crédible.

    Merci, enfin, pour le clin d’oeil à Kaguya-Hime, l’un des plus merveilleux films d’animation de ces derniers mois…

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